Pour approfondir…

Les chrétiens et la Sauvegarde de la Création 

Petit historique d’une démarche

Jean Malliarakis

Septembre 2023

Cette année 2023 encore, pourtant marquée hélas par la tragédie de la guerre d’Ukraine, le patriarche œcuménique Bartholomée a tenu à rappeler sa préoccupation pour l’urgence environnementale. Son engagement profond pour la cause de la Sauvegarde de la Création lui a valu ainsi le surnom de « Patriarche vert ».

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Dans son encyclique envoyée à toutes les Églises le 1er septembre, à l’occasion du Nouvel An ecclésiastique, il souligne à cet égard notamment que : « la destruction de l’environnement naturel affecte principalement les plus démunis ».[1]

Cette préoccupation a été constamment réaffirmée tout au long de son pontificat. Ainsi, son message, publié au 1er septembre 2010 pour la journée de l’environnement, rappelait l’historique et le rayonnement de cette journée de prière dédiée à la Création et instituée par son prédécesseur. L’Église orthodoxe l’accomplit chaque année et elle est devenue le terrain d’un rapprochement œcuménique[2].

C’est en effet en 1989, et à l’initiative du patriarche Dimitrios de Constantinople, que l’Église orthodoxe a institué une journée annuelle de prière pour la sauvegarde de la Création, et qu’elle l’a fixée au 1er septembre, début de l’année liturgique orthodoxe.

Le patriarche Bartholomée avec le pape François dans l’Église du Saint-Sépulcre à Jérusalem en 2014

En juin 2015 le pape François publiait une encyclique, Loué sois-tu [Laudate si][3]. L’événement de la présentation de ce texte fut marqué par la présence d’un théologien orthodoxe, le métropolite Jean (Zizioulas) de Pergame, représentant officiel du patriarche Bartholomée. À sa suggestion, en août, le pape François a retenu la date du 1er septembre pour instituer, à son tour, au sein de l’Église romaine, la journée mondiale de prière pour la sauvegarde de la Création. Il invitait, en même temps, les autres Églises chrétiennes à se joindre à ce mouvement.

Nous nous trouvons donc, depuis lors, en présence d’un lieu d’entente des chrétiens.

Dès 2016 et à l’intention des catholiques, lors de la deuxième journée mondiale de prière pour la Création, le pape François ajoutait « la sauvegarde de la Création » aux listes des œuvres de miséricorde traditionnelles de la tradition romaine. Elles sont consacrées à la sauvegarde de la Création ; il a, de plus, invité les chrétiens à se repentir pour les péchés contre la Création.

En 2017, lors de la troisième journée mondiale de prière pour la sauvegarde de la Création, le pape François et le patriarche Bartholomée ont envoyé un message conjoint, renforçant ainsi la dimension œcuménique de leur démarche.

Ils lancent alors « un appel urgent à ceux qui ont des responsabilités sociales et économiques, aussi bien que politiques et culturelles, pour qu’ils entendent le cri de la terre et subviennent aux besoins des marginalisés, mais surtout afin qu’ils répondent à la demande de millions de personnes et appuient le consensus du monde entier pour guérir notre création blessée ».

En 2018, la quatrième journée mondiale de prière pour la sauvegarde de la Création était consacrée au thème de l’eau.

En 2019 était publié, sous le titre de Notre Mère la Terre, un recueil conjoint de textes du Pape François et du Patriarche Bartholomée proposant une lecture chrétienne du défi de l’environnement. C’est donc dans une démarche commune bien enracinée dans nos églises que s’inscrit notre adhésion au collectif œcuménique « Église verte ».


[1] Cf. Lettre du Vicariat N°26, septembre 2023.

[2] À lire ou télécharger sur le site du Sycomore : « Lectures St Syméon pour le Treizième dimanche après la Pentecôte et Journée de Prière pour la Sauvegarde de la Création »

[3] La version française est téléchargeable ici (site du Vatican).


« Et Dieu vit que cela était bon »

Notes de lecture du livre du Patriarche Bartholomée

Jean Malliarakis

Septembre 2023

Chacun connaît l’attachement personnel, manifesté dès 1991, que porte Sa Toute Sainteté, le patriarche œcuménique de Constantinople à la cause de l’environnement. En ce début d’année ecclésiastique, il a de nouveau tenu, ce 1er septembre, à en rappeler l’importance. Il aime à souligner que notre journée de prière pour la sauvegarde de la Création correspondait à une décision prise, il y a plus de 30 ans, par son prédécesseur Dimitrios – patriarche de 1972 à 1991.

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Il n’hésite pas à nous rappeler la dimension sociale de cette crise écologique, laquelle frappe au premier chef les plus démunis. En s’efforçant d’y répondre de façon appropriée, en gérant de manière plus respectueuse notre rapport à la Nature, en sauvegardant la maison commune, on ne s’oppose pas, on ne contredit pas les préoccupations légitimes de l’Homme. Bien au contraire. « Il est urgent, dit en effet notre “patriarche vert”, de rendre un visage humain à notre planète ».
Paru en 2014, son petit livre de 64 pages a été traduit en français par Jean-François Colosimo, directeur des Éditions du Cerf, qui l’ont publié en 2015. La matrice de l’ouvrage aura été constituée du texte d’un discours prononcé à l’université de Yale. Son titre même, Et Dieu vit que cela était bon, nous invite à comprendre les racines de cet engagement : elles plongent dans l’Écriture elle-même, puisqu’il s’agit d’une citation bien connue du Livre de la Genèse (Gn I, 31).

La Création d’Adam et Eve (icône russe)


Deux points méritent dès lors d’être soulignés. D’une part, la Sauvegarde de la Création ne saurait donc être aucunement réduite à un « problème de riches », comme on l’entend dire parfois. D’autre part, la tradition judéo-chrétienne authentique ne saurait être tenue pour responsable de la dégradation de l’environnement, comme l’en accuse violemment la deep ecology.
Dès le premier chapitre, le lecteur demeure en phase avec les plus anciennes sources chrétiennes. Intitulé « En lisant le livre de la nature », fait directement référence à saint Antoine d’Égypte (251-356) qui proclamait dès la fin du IIIe siècle : « mon livre n’est autre que l’univers ; en lui, je lis les œuvres de Dieu. » Le silence de la contemplation revêt alors aux yeux des Pères du Désert une importance capitale en tant qu’« alternative à la dilapidation des ressources naturelles ». Ainsi, au IVe siècle, Abba Chaeremon bâtit sa cellule « à une quinzaine de kilomètres du premier point d’eau. » Au VIIe siècle, Maxime le Confesseur (†662) ajoute une dimension sacramentelle, car il nous dit que le monde compose une « liturgie cosmique ».

La Transfiguration (icône russe de l’école de Novgorod, XVe siècle)


L’importance, dans la tradition orthodoxe, de la Fête de la Transfiguration du 6 août est rappelée plus loin (p. 18) : elle « marque la consécration de l’entière Création » et « offre un avant-goût de la résurrection finale ». À cet égard, on lira les antiennes de la Fête et, en conclusion, au prokimenon, le psaume 103 « Que tes œuvres sont grandes, Seigneur, Tu as tout créé avec sagesse… ».
« Dans l’Église orthodoxe », poursuit-il (p. 25), « la Divine Liturgie est aussi nommée la sainte et ou sacrée eucharistie ». Ce mot grec signifie remerciement car « le monde créé» plutôt qu’une possession ou une propriété consiste en « un trésor et un cadeau […] un cadeau du Dieu créateur, un cadeau de guérison, un cadeau tout de merveille et de beauté ».
Tout en se référant à saint Paul pour qui « toute la Création… gémit en travail d’enfantement » (Rm 8, 22) et « attend et aspire à la révélation des enfants de Dieu » (Rm 8, 19), le patriarche Bartholomée considère (p. 43) que « si la terre est sacrée, notre relation avec l’environnement est mystique et sacramentelle ».
Ayant remarqué plus haut (pp. 38-39) « les parallèles qui abondent dans les chrétientés occidentale et orientale, de François d’Assise s’adressant aux éléments de l’univers au Moyen-Âge, à Séraphin de Sarov nourrissant un ours dans les forêts du grand nord aux Temps modernes, pour ne mentionner qu’eux », Sa Toute Sainteté n’esquive pas la dimension présente.
Une fois rappelées leurs bases théologiques, il consacre plusieurs pages (49 à 54) à des incidences diverses de la crise écologique et à des perspectives sur des plans sociaux, politiques et économiques.
Bien plus, il conclut en nous appelant à « une nouvelle vision du monde », objet du dernier chapitre (pp. 57-61). Si nous désirons vraiment « une terre nouvelle » (Ap 21,1), « pour ce qui est de notre avenir, il n’est que l’amour gratuit, désintéressé et sacrificiel, qui nous montre la voie »…